
Par Khadija ROUISSI
Construire une société responsable commence essentiellement avant la naissance et pendant la petite enfance.
Comment construire une société dans laquelle les individus et les groupes jouissent pleinement de leurs droits tout en assumant pleinement leurs responsabilités ?
Cette question est souvent abordée à travers les lois, les institutions, l’éducation civique, la redistribution des richesses, la lutte contre les discriminations ou la réforme de la justice. Ces dimensions sont évidemment essentielles. Mais elles sont trop souvent traitées séparément, comme si l’on pouvait fabriquer une société juste en additionnant des politiques publiques indépendantes les unes des autres.
Or, une société ne part jamais du néant. Elle hérite d’une histoire, d’une culture, de rapports sociaux, d’un niveau de richesse, d’inégalités anciennes, de contraintes économiques et d’un environnement géopolitique particulier. Elle dispose de certains acquis et doit encore en conquérir d’autres. Elle affronte des contraintes objectives, mais également des résistances subjectives, culturelles, sociologiques et économiques. Elle possède des leviers qu’elle peut actionner et d’autres réalités sur lesquelles elle a peu de prise.
Toute politique sérieuse doit partir de ce constat : les phénomènes sociaux sont liés, c’est une évidence. On ne peut pas parler de responsabilité individuelle sans examiner les conditions dans lesquelles les individus grandissent. On ne peut pas dénoncer les inégalités sans s’interroger sur la manière dont elles se transmettent dès la grossesse, la petite enfance jusqu’à l’âge adulte. On ne peut pas promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes tout en continuant à considérer la grossesse, la naissance et l’éducation du jeune enfant comme des affaires presque exclusivement féminines.
Il faut donc accepter une idée qui peut paraître inhabituelle dans le débat politique : la construction des valeurs d’une société commence principalement, avec les sages-femmes, les professionnels de la naissance, les parents, les crèches et le préscolaire. Et cela n’est possible que par un engagement total de l’Etat.
La parentalité commence dès la grossesse.
Promouvoir l’approche de genre ne devrait pas commencer uniquement dans les entreprises, les administrations ou le parlement. Cela devrait commencer dès le premier mois de grossesse.
Trop souvent, la grossesse est encore présentée comme une expérience qui concerne principalement, voire exclusivement, la femme. Le père reste parfois considéré comme un accompagnateur secondaire. Il peut assister à quelques consultations ou être présent au moment de l’accouchement, mais il n’est pas toujours intégré de manière systématique dans le suivi de la grossesse, dans la préparation à la naissance et dans l’apprentissage de la parentalité.
Cette mise à distance produit déjà une inégalité.
Dès les premiers mois, la mère porte une responsabilité physique, psychologique et sociale immense, tandis que le père peut rester en périphérie. Puis, après la naissance, on s’étonne que les tâches parentales soient inégalement réparties, que la charge mentale repose principalement sur les femmes et que certains pères ne se sentent pas pleinement responsables de la santé, du bien-être et de l’éducation quotidienne de leur enfant.
L’égalité ne se décrète pas après la naissance. Elle se prépare avant celle-ci.
Le père doit être intégré dès les premiers jours de la grossesse, non pas comme simple spectateur, mais comme parent à part entière. Il doit être informé, sensibilisé et formé. Il doit comprendre les transformations vécues par la mère, les besoins du futur enfant, les risques liés au stress, à la violence, à la précarité et à l’isolement. Il doit apprendre que prendre soin, écouter, rassurer, accompagner et protéger sont aussi des responsabilités masculines.
L’enfant doit pouvoir grandir en sachant que ses deux parents sont présents, engagés et responsables, sans discrimination fondée sur le sexe. Une véritable politique d’égalité commence donc dans la famille, avant même la naissance.
Protéger la femme enceinte, l’enfant, les parents et toute la famille est une obligation collective.
Parler de responsabilité parentale sans garantir aux futurs parents les moyens matériels minimaux d’assumer cette responsabilité relève de l’hypocrisie.
Comment demander à une mère enceinte de protéger sa santé et celle de son enfant si elle ne peut pas se nourrir correctement, se loger dignement, se déplacer pour recevoir des soins ou se reposer suffisamment ? Comment exiger des parents qu’ils offrent à leur enfant un environnement stable lorsqu’ils vivent dans l’angoisse permanente de ne pas pouvoir satisfaire ses besoins essentiels ?
La redistribution de la richesse ne doit pas être considérée seulement comme une mesure de justice sociale générale. Elle doit aussi être pensée comme un investissement dans les générations futures.
Toute société responsable devrait assurer à chaque femme enceinte, à chaque enfant qui naît et à la famille un minimum garanti : alimentation suffisante et équilibrée, accès aux soins, logement digne, suivi médical et psychologique, protection contre les violences, accompagnement social et soutien matériel.
Il ne s’agit pas de charité. Il s’agit d’un droit fondamental et d’un choix stratégique.
Un enfant qui commence sa vie dans la privation, l’insécurité, la violence ou l’abandon ne se trouve pas dans les mêmes conditions qu’un enfant bénéficiant d’un environnement stable. Les inégalités ne commencent donc pas à l’école primaire, au collège ou sur le marché du travail. Elles peuvent commencer avant la naissance.
Attendre l’adolescence pour intervenir, lorsque les difficultés scolaires, les troubles psychologiques ou les comportements violents deviennent visibles, revient souvent à réparer tardivement ce que l’on aurait pu prévenir.
Les sages-femmes sont des actrices stratégiques de la société.
Le rôle des sages-femmes est généralement présenté sous un angle médical : suivi de la grossesse, préparation à l’accouchement, naissance et soins postnataux. Cette mission est fondamentale, mais elle ne résume pas leur importance.
Les sages-femme, peuvent devenir des actrices majeurs de prévention, d’éducation et de transformation sociale.
Elles sont souvent parmi les premières personnes à entrer dans l’intimité du futur foyer. Elles peuvent détecter les situations de précarité, de violence, d’isolement, de détresse psychologique ou de méconnaissance des responsabilités parentales. Elles peuvent informer les deux parents, encourager l’implication du père, expliquer les besoins du nourrisson et prévenir certaines pratiques dangereuses.
Elles peuvent également transmettre des principes essentiels : l’égalité entre les parents, le respect de la mère, la protection de l’enfant, le refus de la violence, l’importance du dialogue et le partage des responsabilités.
Pour exercer pleinement ce rôle, leur formation doit être de très haut niveau. Elle ne peut pas être limitée aux compétences médicales. Elle doit inclure la psychologie, la sociologie, la protection de l’enfance, la prévention des violences, la communication avec les familles, l’égalité de genre et la détection des situations à risque.
Le nombre de sages-femmes, leur répartition sur le territoire, leurs conditions de travail et la qualité de leur formation ne sont donc pas de simples indicateurs sanitaires. Ce sont des indicateurs de la capacité d’un État à préparer l’avenir.
Tout se joue avant six ans
L’expression « tout se joue avant six ans » ne signifie pas que la vie d’un individu serait définitivement déterminée à cet âge. Elle rappelle cependant une réalité essentielle : les premières années jouent un rôle décisif dans le développement de l’enfant, dans son rapport aux autres, dans son sentiment de sécurité et dans sa capacité à apprendre.
Le préscolaire ne doit donc pas être considéré comme une simple garderie, un service permettant aux parents de travailler ou une préparation technique à l’école primaire.
C’est un espace fondamental de socialisation.
Chaque jour, l’enfant y apprend, parfois sans même s’en rendre compte, ce que signifie attendre son tour, écouter, coopérer, respecter une règle, exprimer une émotion, résoudre un conflit sans violence, protéger son environnement, reconnaître l’autre comme son égal et devenir progressivement autonome.
Les valeurs ne s’inculquent pas seulement par des discours. Elles s’apprennent par des gestes répétés, des expériences quotidiennes, des exemples et des relations humaines.
Il est contradictoire de demander à l’école, plusieurs années plus tard, de former des citoyens respectueux, responsables, libres et critiques si les premières années de la vie ont été négligées. Il est tout aussi contradictoire de vouloir combattre la violence, le sexisme, l’intolérance et l’irresponsabilité sans investir massivement dans les lieux où se construisent les premiers rapports à l’autorité, à la règle et à l’autre.
Les éducateurs du préscolaire ne doivent plus être considérés comme du personnel secondaire
Les éducatrices et les éducateurs du préscolaire exercent une fonction d’une importance considérable. Pourtant, ils sont encore trop souvent insuffisamment reconnus, peu rémunérés, mal formés ou recrutés sans exigences à la hauteur de leur mission.
Cette contradiction doit être dénoncée.
On affirme que la petite enfance est essentielle, mais on confie parfois les jeunes enfants à des professionnels dont les conditions de travail sont précaires. On répète que l’éducation est une priorité, mais on réserve les investissements les plus importants aux étapes ultérieures du système scolaire. On demande aux éducateurs de transmettre le respect, l’égalité, l’esprit critique et l’autonomie sans toujours leur donner eux-mêmes une formation solide, des outils pédagogiques adaptés ou un encadrement professionnel suffisant.
La formation des éducateurs du préscolaire doit être exigeante et multidisciplinaire. Elle doit comprendre le développement de l’enfant, la psychologie, la pédagogie, la santé, la nutrition, la protection de l’enfance, l’égalité entre les sexes, la communication avec les familles, l’inclusion du handicap et la prévention des violences.
Il ne suffit pas de construire des bâtiments et de les appeler crèches ou établissements préscolaires. Il faut garantir leur qualité, contrôler leur fonctionnement, limiter le nombre d’enfants par éducateur et assurer une présence suffisante de professionnels qualifiés.
Une responsabilité majeure de l’État
Il est courant d’entendre que l’éducation des enfants relève d’abord des parents et de la famille. Cette affirmation contient une part de vérité, mais elle devient dangereuse lorsqu’elle sert à justifier le désengagement actif de l’État.
Les familles ne disposent pas toutes des mêmes ressources. Elles n’ont pas toutes le même niveau d’éducation, les mêmes revenus, le même accès aux soins ou les mêmes conditions de logement. Certaines sont confrontées à la pauvreté, à la maladie, aux violences, à l’isolement ou à la précarité professionnelle.
Demander aux parents d’assumer pleinement leurs responsabilités sans créer un système capable de les soutenir est une manière commode de leur faire porter seuls les conséquences des défaillances collectives.
L’État doit fournir l’aide, l’assistance, l’encadrement et le contrôle nécessaires pour garantir à chaque enfant un départ digne dans la vie. Il doit organiser le suivi de la grossesse, soutenir les familles vulnérables, responsabiliser les deux parents, développer un réseau suffisant de crèches et d’établissements préscolaires et contrôler la qualité des services proposés.
Sa responsabilité ne consiste pas à remplacer les parents, mais à rendre possible l’exercice de leur responsabilité.
La responsabilité individuelle n’a de sens que si les conditions minimales permettant de l’assumer existent réellement.
Un enjeu de sûreté nationale
La question du nombre de sages-femmes, du nombre de crèches, de la qualité du préscolaire et du niveau de formation des éducateurs ne relève pas seulement de la politique sociale ou familiale.
Elle relève de la stratégie nationale.
Une société qui abandonne ses enfants pendant les premières années de leur vie prépare ses crises futures. Elle devra ensuite financer l’échec scolaire, la délinquance, les troubles de santé physique et psychique, les violences familiales, les discriminations et la reproduction des inégalités.
À l’inverse, une société qui investit dans la grossesse, la parentalité et la petite enfance investit dans son avenir, sa cohésion, sa productivité et sa sécurité.
Il faut donc considérer ces professions, ces établissements et ces politiques au même niveau que les autres infrastructures stratégiques. La sûreté nationale ne consiste pas seulement à protéger les frontières ou à maintenir l’ordre public. Elle consiste aussi à préparer des générations capables de vivre ensemble, de respecter les règles, d’exercer leur liberté, de penser de manière critique et d’assumer leurs responsabilités.
Un pays n’est pas seulement menacé par des dangers extérieurs. Il peut être fragilisé de l’intérieur par l’abandon éducatif, les inégalités extrêmes, les traumatismes de l’enfance et la perte de confiance entre les individus et les institutions.
Intervenir tard, c’est souvent intervenir après l’échec
Nous devons arrêter de parler de délinquance sans parler de la petite enfance. Nous devons arrêter de parler d’inégalités sans parler de la grossesse, de la nutrition et du préscolaire. Nous devons arrêter de parler d’égalité de genre sans intégrer les pères dès le début de la parentalité.
Nous devons également arrêter de parler de la responsabilité des familles sans leur donner les moyens de vivre dignement. Il est incohérent de demander aux citoyens de respecter leurs obligations lorsque les institutions n’assument pas les leurs.
Parler de santé physique et psychique, d’esprit critique, de liberté, d’indépendance, de respect de l’environnement et de responsabilité sans passer par cette étape essentielle revient à construire un édifice sans fondations.
Lorsque la femme enceinte est abandonnée, lorsque le père n’est pas responsabilisé, lorsque le nourrisson est exposé à la précarité ou à la violence et lorsque le préscolaire est négligé, l’échec commence déjà.
Il n’est pas toujours impossible de le corriger, mais il devient plus difficile, plus coûteux et plus douloureux.
La véritable réforme d’une société ne commence donc pas seulement au Parlement, dans les tribunaux ou à l’université. Elle commence dans le suivi de la grossesse, dans la salle de naissance, dans le foyer, dans la crèche et dans la classe préscolaire.
C’est là que se préparent l’égalité, la responsabilité et le respect.
Et c’est là que l’État doit choisir entre réparer continuellement les conséquences de ses insuffisances ou investir sérieusement dans les premières années de la vie.
*Tout se joue avant 6 ans est le titre d’un livre publié en 1970 écrit par le psychologue américain Fitzhugh Dodson (1924-1993).




