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Safi noyée: quand la pluie révèle ce que nous préférons oublier.

Par Reghai Yasmina

Il a suffi d’une pluie. Une seule.
Pas une pluie poétique, pas celle qu’on célèbre dans les chansons ni celle qu’on attend après la sécheresse. Non. Une pluie brutale, pressée, sans pédagogie. Une pluie qui ne demande pas la permission. Et Safi s’est retrouvée sous l’eau, comme si la ville avait retenu trop longtemps ses failles.

En moins d’une heure, des rues sont devenues des torrents, des maisons des pièges, des voitures des embarcations involontaires. La pluie est tombée, oui. Mais ce qui a débordé, surtout, ce sont des années d’oubli, d’aménagements approximatifs et de “ça ira” collectifs.

À Safi, l’eau n’a pas seulement envahi les quartiers. Elle a envahi les silences.

Dans certaines zones, les habitants ont vu l’eau monter sans comprendre, sans alerte, sans issue claire. On a couru, crié, porté, tenté de sauver ce qui pouvait l’être , parfois des meubles, parfois des souvenirs, parfois des vies. Et pendant que l’eau avançait, une question s’imposait, sourde mais insistante : comment une pluie peut-elle encore faire autant de dégâts en 2025 ?

La réponse dérange. Parce que la pluie, elle, fait son travail. Nous, beaucoup moins.

On parlera de catastrophe naturelle ,expression pratique, presque rassurante. Comme si la nature était seule responsable. Comme si les canalisations bouchées, l’urbanisation anarchique, l’absence de prévention et la gestion à court terme n’avaient rien à voir avec tout ça. Comme si les mêmes quartiers ne se retrouvaient pas inondés à chaque épisode un peu sérieux.

Ce drame a laissé derrière lui des familles endeuillées, des blessés, des commerces détruits, et surtout une population épuisée d’avoir à survivre là où elle devrait simplement vivre. Les images ont circulé, l’émotion aussi. Puis, comme souvent, viendra le moment où l’on passera à autre chose. Jusqu’à la prochaine pluie.

Pourtant, cette fois, il faudrait peut-être écouter ce que l’eau nous a dit. Que les villes ne se construisent pas uniquement pour les beaux jours.
Que le changement climatique n’est plus une hypothèse de colloque mais une réalité de quartier.
Et que la résilience ne peut pas toujours être le dernier refuge des citoyens quand les politiques publiques prennent l’eau.

Yasmina Reghai
Yasmina Reghai
Safi panse aujourd’hui ses plaies, avec dignité et solidarité. Les habitants s’entraident, nettoient, réparent, recommencent encore. Comme toujours. Mais on ne peut pas demander indéfiniment aux gens d’être héroïques face à des défaillances ordinaires.

La pluie est retombée. Les questions, elles, restent en suspens.

Et peut-être est-ce là la vraie urgence : ne pas laisser cette eau s’évaporer sans tirer les leçons qu’elle nous a brutalement imposées.

Votre chroniqueuse qui refuse de croire que tout cela n’était “qu’un mauvais temps”.

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