
MANAL RMILI
La CAN 2025 est là. Elle a commencé, les matchs se jouent, les calendriers avancent, les regards sont déjà tournés vers la prochaine échéance, le 26 décembre, face au Mali. Et pourtant, avant même d’entrer dans les analyses sportives, avant de parler de schémas tactiques ou de performances individuelles, une réalité s’impose, lourde, visible, impossible à ignorer.
Au stade Moulay Abdellah, lors du premier match disputé vendredi dernier, le regard n’a pas été attiré uniquement par la pelouse. Il a été happé par les tribunes. Ou plutôt par ce qu’elles ne contenaient pas. Des fauteuils vides. Beaucoup. Trop. Dans un stade spacieux, symbolique, pensé pour accueillir la ferveur populaire marocaine, ces sièges inoccupés ont parlé plus fort que n’importe quel commentaire. Un stade n’est jamais neutre. Il n’est pas seulement un lieu où l’on s’assoit pour regarder un match. Il est un espace de reconnaissance collective. Il est l’endroit où un peuple se rassemble pour se voir lui-même soutenir, vibrer, espérer. Quand le stade est plein, ce n’est pas qu’une question d’esthétique ou d’ambiance sonore. C’est un corps collectif qui se met en mouvement.
Alors, quand des fauteuils restent vides dans un pays où l’attachement à l’équipe nationale est profond, ancien, presque intime, la question ne peut pas être balayée d’un revers de main. Ce vide n’est pas un désintérêt. Il est le signe d’un empêchement. Car la demande, elle, est bien là. Les Marocains veulent assister aux matchs. Ils veulent être présents, soutenir, encourager leur sélection. Les billets, officiellement, sont proposés à des prix accessibles par les circuits autorisés, dans une logique affichée de démocratisation de l’accès au stade. Mais entre cette intention affichée et la réalité vécue, un écart s’est creusé.
Très vite, les billets disparaissent des plateformes officielles. Très vite aussi, ils réapparaissent ailleurs. Sur des sites parallèles, sur des réseaux informels, proposés à des prix qui n’ont plus rien de populaire ; 2 500, 3 000, parfois 4 000 dirhams pour une seule place. Le billet change alors de nature. Il n’est plus un droit d’entrée dans un moment collectif. Il devient une marchandise. Une opportunité. Un objet de spéculation.
Et c’est ici que le malaise devient visible dans les tribunes. Des billets ont été achetés, mais les sièges restent vides. Des places sont accaparées, revendues, négociées, sans que le stade ne soit habité. Le football continue, mais le lien se distend. Ce phénomène dit quelque chose de plus profond que la simple question de la billetterie. Il révèle un déplacement silencieux, le passage d’un football vécu comme une affaire populaire à un football consommé comme un produit. Le supporter n’est plus celui qui soutient, mais celui qui peut payer. Le stade n’est plus un lieu d’appartenance, mais un espace filtré.
Dans ce contexte, l’appel lancé par Walid Regragui après le premier match prend tout son sens. Le sélectionneur n’a pas demandé des spectateurs. Il a demandé des supporters. Des vrais. Des gens présents pendant 90 minutes, capables de porter l’équipe quand le rythme baisse, quand la pression monte. Ce n’est pas un discours émotionnel. C’est une réalité sportive. Une équipe nationale n’est jamais totalement autonome. Elle se nourrit de ce qui l’entoure. De la tension dans l’air. Du bruit. Des chants. Des réactions. Un stade partiellement vide affaiblit cette dynamique. Il transforme un match à domicile en rencontre presque neutre. Il enlève à l’équipe une partie de sa force invisible.
Mais au-delà de l’impact sportif, c’est la signification même de la CAN au Maroc qui se trouve questionnée. Cette compétition devait être une fête partagée. Une célébration collective. Un moment où le peuple marocain se reconnaît dans son équipe et dans ses tribunes. Or, des stades aux fauteuils vides racontent autre chose une fracture entre l’événement et ceux qui devraient en être le cœur. Ce que montrent ces tribunes incomplètes, ce n’est pas un problème d’organisation isolé. C’est un symptôme. Celui d’un football qui glisse vers une logique d’exclusion silencieuse. Où l’accès n’est plus garanti par l’attachement, mais par la capacité financière ou l’anticipation stratégique.
À l’approche du match contre le Mali, la question mérite d’être posée clairement, sans détour, à qui appartient réellement la CAN 2025 ? À ceux qui vivent le football comme une histoire collective, ou à ceux qui en font une opportunité individuelle ? Le stade est un miroir. Ce qu’il reflète aujourd’hui, ce sont des sièges vides face à une passion bien vivante, mais empêchée. Et tant que cet écart persistera, le football marocain jouera avec une partie de lui-même absente.
أجواء ممطرة في الحصة المسائية قبل مواجهة مالي 🌧️
Rainy evening session ahead of the Mali game #DimaMaghrib 🇲🇦 pic.twitter.com/o6jqlheL7x
— Équipe du Maroc (@EnMaroc) December 24, 2025
Le 26 décembre, le Maroc entrera sur le terrain pour gagner un match. Mais l’enjeu dépasse le score. Il est de savoir si le stade peut redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un espace pleinement habité par son peuple. Car le football n’est jamais seulement un jeu. Il est un lien. Et un lien qui se vide finit toujours par se rompre.




