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Des mots voilés aux voix numériques: la parole marocaine à travers le temps

Des chants populaires aux plateaux numériques, la manière de dire a évolué selon les contextes sociaux, culturels et médiatiques.

MANAL RMILI
L’histoire de la liberté d’expression au Maroc se lit comme une succession de formes de la parole adaptées aux contraintes et aux possibilités de chaque époque, Kharboucha et le chant hassani représentent des usages précoces de la parole poétique où la métaphore et la mise en forme poétique permettaient d’exprimer des critiques sociales dans un environnement où la contestation directe était limitée.

Dans les années 1970, des groupes comme Nass El Ghiwane et Jil Jilala ont prolongé cette pratique en mobilisant la poésie populaire, la symbolique et l’allégorie pour aborder des thèmes sociaux et existentiels sans recours à l’énoncé explicite, l’humour et la satire, tels qu’ils ont été employés par des collectifs théâtraux et comiques, ont offert un autre registre où le jeu de mots et la dérision rendaient possible l’expression de critiques dans un cadre socialement toléré.

Le concept freudien de «mot d’esprit» éclaire ces usages antérieurs, selon cette perspective théorique, le mot d’esprit combine jeu linguistique et condensation de sens pour libérer, par des détours verbaux, des pensées réprimées ou difficiles à énoncer directement, fonction qui explique en partie le recours à la métaphore, à la satire ou au double sens comme instruments d’expression publique. Dans le même sens à partir des années 2000, les stades de football et les chants collectifs ont constitué des espaces d’expression populaires où les « tifos » et les slogans traduisent des préoccupations sociales et identitaires de façon anonyme et collective.

L’apparition et la diffusion des technologies numériques ont ensuite modifié en profondeur les canaux de circulation de la parole, les plateformes telles que YouTube, TikTok, les podcasts et les réseaux sociaux ont élargi l’accès à la production de contenus et permis l’émergence de voix diversifiées.

cela va sans dire dans ce contexte, la génération Z (Gen Z) utilise des formats courts, le rap, la vidéo et les stories pour formuler des revendications et des analyses de manière immédiate et horizontale. Parallèlement, des journalistes indépendants et des médias en ligne ont investi ces mêmes espaces pour diffuser enquêtes, reportages et débats, contribuant à la pluralisation des sources d’information et à l’ampleur du débat public. Aujourd’hui la parole se déploie à la fois sur les plateaux de télévision nationale, dans les arènes sportives, sur les scènes artistiques et sur les plateformes numériques, ce qui traduit une dissémination des lieux d’expression.

Rien n’est un hasard, la chronologie des formes de parole du chant codé au mot d’esprit, de la satire au « tifo », puis à la parole directe sur écran met en évidence une continuité fonctionnelle à chaque étape, les pratiques linguistiques et artistiques ont servi de médiation entre des contraintes externes et la volonté d’énoncer des réalités sociales. La transformation récente vers une expression plus directe et visible coexiste avec les traces des formes antérieures, où la capacité à contourner la contrainte par le jeu de langage et la symbolique a joué un rôle central.

La liberté d’expression, au Maroc, apparaît ainsi comme un processus en mouvement, façonné par la créativité, les technologies et les contextes successifs qui redéfinissent les frontières du possible. Aujourd’hui, si la parole semble plus libre et plus visible, elle reste héritière d’une longue tradition d’expression symbolique et collective, où l’humour, la poésie et la musique ont servi de médiateurs entre la pensée individuelle et la conscience sociale.

De Kharboucha aux mouvements contemporains, la liberté d’expression au Maroc se caractérise par une capacité d’adaptation et de créativité, et cette observation offre aujourd’hui une opportunité, comprendre comment différentes générations utilisent la parole peut éclairer la construction de plateformes positives de dialogue, de citoyenneté active et de participation sociale, permettant de renforcer l’information crédible, la contestation raisonnée et la mobilisation constructive pour l’avenir.

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