
MANAL RMILI
Il est des réalités qui n’intéressent personne parce qu’elles ne font pas de bruit. Elles ne donnent lieu ni à des manifestations, ni à des communiqués officiels, ni à des débats publics. Elles s’installent dans le quotidien jusqu’à devenir presque invisibles, pourtant, elles disent beaucoup de la société que nous sommes.
Parmi elles, il y a ce geste, aussi banal qu’inacceptable, jeter ses déchets par la fenêtre.
Dans de nombreuses résidences, des habitants des rez-de-chaussée ouvrent chaque matin leurs fenêtres sur des mouchoirs en papier, des mégots de cigarettes, des emballages, des épluchures ou des restes de nourriture tombés des étages supérieurs. Ils nettoient, ils recommencent le lendemain, puis le surlendemain et encore le jour d’après.
A force de se répéter, cette scène finit par produire un phénomène inquiétant, on ne s’indigne plus. Les victimes se taisent, par lassitude ou pour éviter les conflits, les témoins détournent le regard, les auteurs de ces gestes finissent par croire qu’ils sont sans conséquence, or ils en ont.
Chaque déchet jeté par une fenêtre envoie un message silencieux, l’espace de l’autre n’a pas d’importance. Il ne s’agit plus seulement d’un problème de propreté. Il s’agit d’une manière de considérer son voisin. Ou, plus exactement, de ne plus le considérer. Comment expliquer qu’une personne capable de maintenir son appartement dans un état impeccable puisse accepter que son voisin vive au milieu de ses détritus ? Comment peut-on exiger le respect de son propre cadre de vie tout en dégradant celui des autres ? La question mérite d’être posée, car elle touche au cœur même de la vie en collectivité.
Un immeuble n’est pas une simple superposition d’appartements. C’est un espace partagé où chacun dépend, qu’il le veuille ou non, du comportement de l’autre. Habiter ensemble suppose une règle élémentaire, ne pas imposer à son voisin ce que l’on refuserait pour soi même.
Le plus préoccupant est que cette forme d’incivisme est souvent considérée comme une simple nuisance, alors qu’elle constitue une atteinte répétée à la qualité de vie. Vivre avec la certitude de devoir nettoyer les déchets des autres n’est pas une fatalité. C’est une situation qui use, décourage et finit par donner le sentiment que le respect est devenu une valeur à géométrie variable.
Le Maroc investit dans ses villes, rénove ses quartiers, embellit ses espaces publics et ambitionne de construire un cadre de vie plus agréable, ces efforts sont indispensables. Mais ils resteront incomplets tant que certains continueront à considérer qu’une fenêtre est plus proche qu’une poubelle.
Il est temps que cette question sorte de la sphère privée. Les syndics doivent faire respecter les règlements de copropriété. Les associations de résidents doivent sensibiliser et dialoguer. Les communes doivent soutenir les initiatives qui favorisent le civisme, et chacun d’entre nous doit comprendre qu’aucune modernité n’a de sens si elle ne s’accompagne pas du respect le plus élémentaire.
Une ville ne se mesure pas seulement à la qualité de ses bâtiments ou à la beauté de ses avenues, elle se mesure à la manière dont ses habitants prennent soin les uns des autres.
Le jour où nous cesserons de jeter nos déchets par la fenêtre, nous n’aurons pas seulement des immeubles plus propres, nous aurons peut-être enfin des voisins.




