
Par Yasmina Reghai
Hier, depuis Nairobi, Emmanuel Macron a offert au Maroc un compliment que beaucoup de parents, d’enseignants et d’étudiants n’attendaient plus vraiment : qualifier notre système éducatif de « modèle extraordinaire » pour l’Afrique. Une phrase brillante, diplomatique, presque cinématographique. Le genre de phrase qui voyage vite dans les médias, mais plus lentement dans les salles de classe.
Et soudain, le Marocain moyen s’est retrouvé dans une drôle de situation : hésiter entre applaudir… ou vérifier qu’on parle bien du même système éducatif.
Parce qu’au Maroc, l’école est devenue une expérience émotionnelle complète. On y entre avec un cartable, on en ressort avec une anxiété chronique, des cours de soutien à 3000 dirhams par mois et un parent qui a appris à faire des équations financières plus complexes que celles du bac pour payer une école privée “pas trop catastrophique”.
Alors oui, il y a des avancées. Des écoles pionnières. Des étudiants marocains brillants qui excellent dans les grandes écoles françaises. Des jeunes qui, malgré tout, continuent de décrocher des étoiles avec des plafonds qui fuient au-dessus de leurs têtes. Et c’est peut-être cela, le vrai miracle marocain : produire de l’excellence dans un système où beaucoup apprennent davantage grâce à leur résistance qu’à leurs conditions.
Mais ce discours soulève surtout une question fascinante : pourquoi faut-il souvent attendre le regard étranger pour redécouvrir nos propres réussites ? Comme si le Maroc avait besoin d’un tampon occidental pour croire enfin en lui-même. Quand un parent marocain critique l’école publique, on lui parle de pessimisme. Quand un président français la félicite, cela devient une vérité géopolitique.
Le plus ironique dans cette histoire, c’est peut-être que la France elle-même traverse une crise profonde de son école : pénurie d’enseignants, baisse du niveau, fatigue institutionnelle, perte de sens. Et voilà que Paris regarde Rabat comme un élève devenu soudain fréquentable. L’Histoire adore ces retournements silencieux.
Mais attention aux emballements. Un compliment diplomatique ne doit pas devenir une anesthésie nationale. Car derrière les discours élégants restent les classes surchargées, les enseignants épuisés, les inégalités territoriales, les enfants qui abandonnent trop tôt et cette fracture immense entre l’école des privilégiés et celle des autres.
Le Maroc n’a pas besoin qu’on lui dise qu’il est extraordinaire.
Il a besoin que chaque enfant marocain puisse le ressentir, chaque matin, en entrant en classe.
Et ce jour-là seulement, les discours étrangers ne nous étonneront plus.
Ils arriveront simplement… en retard.
Votre chroniqueuse qui aime lire l illisible




