
MANAL RMILI
Pendant longtemps, le football marocain a vécu dans une forme de modestie imposée. Chaque Coupe du monde commençait avec les mêmes phrases, les mêmes précautions et les mêmes limites mentales, essayer de sortir des phases de groupes, atteindre les huitièmes de finale, créer éventuellement une surprise. L’ambition existait, bien sûr, mais elle restait enfermée dans un plafond invisible que beaucoup considéraient comme naturel, les grandes nations gagnaient, les autres espéraient simplement exister dignement.
Puis le Qatar 2022 est arrivé, et avec lui, Walid Regragui. Lorsque le technicien marocain récupère la sélection nationale à seulement quelques semaines du Mondial, peu de personnes imaginent l’ampleur du bouleversement qui allait suivre. Le contexte semblait trop compliqué, peu de temps pour travailler, une équipe en reconstruction, des tensions récentes autour du groupe et surtout une compétition où le Maroc devait affronter certaines des nations les plus puissantes du football mondial. La Croatie, la Belgique, l’Espagne ou encore le Portugal représentaient des montagnes que beaucoup jugeaient impossibles à franchir.
Mais ce que Regragui a apporté au Maroc ne se résumait pas à un système tactique ou à une meilleure organisation défensive. Il a introduit quelque chose de beaucoup plus profond, une révolution psychologique.
Très vite, ses prises de parole ont dépassé le simple cadre sportif. L’une de ses phrases est devenue emblématique parce qu’elle touchait directement une réalité sociale marocaine que chacun connaît intimement : « Si nous pensons que parce que nous sommes les fils d’un maçon, nous resterons maçons, alors nous le resterons effectivement. »
Cette phrase n’était pas une simple formule de motivation. Elle venait attaquer un vieux mécanisme social profondément ancré, cette idée selon laquelle l’origine sociale définit les limites de l’ambition. Dans beaucoup d’environnements populaires au Maroc, on apprend très tôt à rester raisonnable dans ses rêves, à ne pas viser des espaces considérés comme réservés aux autres. Regragui a brisé ce langage intérieur collectif. Il a rappelé qu’aucune origine ne condamne un peuple à rester à sa place.
Puis il y a eu la « Nia ». Ce mot populaire, presque banal dans le quotidien marocain, est devenu sous Regragui une philosophie entière. La « Nia ». Ce n’était pas uniquement la bonne intention ou la sincérité, c’était la conviction totale, la capacité de croire avec une telle force qu’un groupe finit par déplacer les frontières du possible. Regragui répétait que lorsque les joueurs y croient réellement, même les détails d’un match peuvent tourner en leur faveur, comme ce ballon qui frappe la barre sans entrer. À ce moment-là, beaucoup souriaient devant ce discours qui semblait presque mystique. Mais les résultats ont fini par lui donner une puissance immense.
Le Maroc a résisté à la Croatie, battu la Belgique, éliminé l’Espagne puis le Portugal. Et soudain, une équipe africaine et arabe se retrouvait en demi-finale de Coupe du monde pour la première fois de l’histoire. Ce qui s’est produit au Qatar n’a pas seulement changé le football marocain, cela a changé le regard que les Marocains portent sur eux-mêmes.
Car depuis cette épopée, le pays semble fonctionner avec une nouvelle énergie. Les infrastructures sportives se développent à une vitesse impressionnante. Les centres de formation gagnent en qualité, les clubs marocains deviennent plus ambitieux sur le continent africain, les sélections nationales, masculines comme féminines, jouent désormais avec moins de complexes et davantage de confiance. Dans plusieurs disciplines sportives, une nouvelle génération de champions apparaît avec une mentalité différente ; celle de sportifs qui ne veulent plus simplement participer, mais dominer.
Le changement le plus spectaculaire reste cependant celui des attentes populaires.
Avant 2022, le peuple marocain espérait dépasser un tour historique. Aujourd’hui, cette logique n’existe plus, les quarts de finale ne sont plus un rêve ultime, même une demi-finale n’est plus perçue comme une limite absolue. Désormais, une grande partie des Marocains veut la Coupe du monde. Et ce qui aurait été considéré autrefois comme de la folie ou de l’arrogance est aujourd’hui devenu un objectif assumé. Voilà le véritable héritage de Walid Regragui, avoir transformé l’impossible en ambition nationale crédible.
Mais cette dynamique ne repose plus sur un seul homme. Le football marocain entre aujourd’hui dans une nouvelle phase où l’héritage doit être prolongé, consolidé et développé. C’est dans ce contexte que s’inscrit désormais le travail de Mohamed Ouahbi, nouveau sélectionneur marocain, qui représente lui aussi cette montée en puissance du savoir-faire national. Son parcours, marqué notamment par un titre mondial avec les moins de 20 ans, nourrit à son tour l’idée que le Maroc dispose désormais d’une véritable école, d’une vision et d’une continuité.
L’enjeu n’est donc plus uniquement émotionnel il devient structurel. Le Maroc ne vit plus sur un miracle sportif isolé, il construit progressivement une culture de la victoire, une culture où les joueurs, les entraîneurs et même les supporters abordent désormais les grandes compétitions avec une autre posture mentale. Pendant des décennies, les nations africaines et arabes entraient souvent dans les grands tournois avec le poids du respect excessif envers les puissances traditionnelles. Le Maroc, lui, semble avoir quitté ce complexe, et c’est peut-être cela, la transformation la plus importante, car les grandes équipes ne naissent pas uniquement du talent ou des infrastructures, elles naissent le jour où un peuple cesse intérieurement de se sentir inférieur.
Le Qatar 2022 a ouvert cette porte. Aujourd’hui, en pleine Coupe du monde 2026, le Maroc n’avance plus avec la peur de perdre contre les grands, il avance avec la conviction qu’il peut devenir le plus grand.




