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Août au Maroc : quand la chaleur révèle nos inégalités

Par Reghai Yasmina

Au Maroc, août n’est pas seulement un mois. C’est un révélateur. Il révèle nos habitudes, nos contradictions, nos envies de vacances… et parfois, plus cruellement, nos inégalités.

Il suffit de regarder autour de soi.
À quelques kilomètres de distance, certains passent l’été entre piscine, climatisation, restaurants et escapades au bord de la mer. D’autres continuent de travailler sous un soleil qui ne pardonne rien, attendent le bus en plein après-midi, rentrent dans des logements où l’air semble avoir oublié de circuler et calculent, avant chaque sortie, ce qu’il restera du salaire à la fin du mois.

Pourtant, nous appelons tout cela simplement « l’été ». Comme si la chaleur était la même pour tout le monde. Comme si le Maroc d’août était un seul Maroc.
Or, il ne l’est pas.

Les épisodes de chaleur de cet été nous le rappellent avec une brutalité particulière. Début août, le Maroc a connu des anomalies de température de plusieurs degrés par rapport aux normales de référence, avec des épisodes extrêmes qui se répètent et des nuits qui peinent parfois à apporter le moindre répit.

Mais il existe une autre chaleur dont on parle beaucoup moins.
Celle qui monte lorsque l’on ouvre une facture d’électricité.
Celle que ressent une famille qui voudrait emmener ses enfants quelques jours à la mer mais découvre que quelques nuits d’hôtel peuvent représenter une part considérable du budget familial.
Celle du parent qui regarde les photos de vacances publiées sur les réseaux sociaux et se demande comment expliquer à ses enfants que, cette année encore, on restera à la maison.

Car nous avons créé une drôle d’époque. Nous avons transformé les vacances en vitrine.
Sur Instagram, tout le monde semble bronzé, reposé, heureux et parfaitement organisé. La plage est magnifique, la chambre d’hôtel est impeccable, le coucher de soleil est sublime et même le café semble avoir été placé là pour une photographie.

Yasmina Reghai
Yasmina Reghai
Personne ne publie la calculatrice.Personne ne photographie les fins de mois.
Personne ne montre les parents qui font leurs comptes avant de réserver. Et surtout, personne ne dit vraiment : « Je n’ai pas les moyens. »

Comme si l’absence de vacances était devenue une faute. Comme si ne pas partir signifiait avoir raté son été.
Pourtant, il faudrait peut-être réhabiliter une phrase devenue presque honteuse : « Cette année, je reste chez moi. »

Et pourquoi pas ?

Rester chez soi ne devrait pas être synonyme d’échec.
Le problème n’est pas que certains partent et que d’autres restent. Le problème est que nous avons progressivement accepté l’idée que le repos devait se mériter financièrement.
Or, se reposer n’est pas un luxe.
Respirer n’est pas un luxe.
Avoir quelques jours loin du travail, du stress et des obligations n’est pas un privilège réservé à ceux qui peuvent payer une chambre avec vue sur mer.
Et la question devient encore plus sérieuse lorsque la chaleur s’en mêle.

Car lorsque les températures deviennent extrêmes, la climatisation n’est plus seulement une affaire de confort. Le logement, l’accès à l’eau, les espaces verts, les transports et les conditions de travail deviennent des questions profondément sociales.

Deux personnes peuvent habiter la même ville et ne pas vivre le même été. L’une ferme les fenêtres, allume la climatisation et attend tranquillement que la température baisse. L’autre ouvre la fenêtre parce qu’elle n’a pas de climatisation, mais découvre que dehors il fait presque aussi chaud que dedans.

L’une prend sa voiture climatisée.
L’autre attend un bus bondé.

L’une cherche un endroit frais.
L’autre cherche simplement un endroit ombragé.

Voilà peut-être la véritable leçon de nos étés de plus en plus chauds : la température est la même, mais la capacité à y faire face ne l’est pas. Et c’est là que l’été cesse d’être une simple saison pour devenir une question de société.
Nous parlons beaucoup de croissance, de développement, de modernité. Mais une société moderne ne devrait-elle pas aussi être capable de répondre à une question beaucoup plus simple :
comment permettre à chacun de vivre dignement lorsque les conditions deviennent difficiles ?
La réponse ne se trouve pas uniquement dans la climatisation individuelle. Elle se trouve aussi dans nos villes, dans nos logements, dans nos espaces publics, dans nos transports, dans la protection des travailleurs exposés à la chaleur et dans notre capacité collective à penser les plus vulnérables.

Parce qu’un pays ne se mesure pas seulement à la beauté de ses paysages touristiques. Il se mesure aussi à la manière dont il protège celui qui travaille lorsque tout le monde cherche l’ombre.

Et puis il y a une dernière chose que l’été nous rappelle. Nous sommes devenus très doués pour montrer ce que nous possédons.

Peut-être devrions-nous redevenir un peu meilleurs pour voir ce que les autres n’ont pas.

Cet homme qui travaille encore quand nous sommes à la plage.
Cette femme qui ne peut pas offrir de vacances à ses enfants.
Cette famille qui vit dans un appartement étouffant.
Ce jeune qui rêve simplement de quelques jours ailleurs.

Ce ne sont pas des statistiques. Ce sont nos voisins, nos collègues, nos proches.
Et peut-être que le véritable luxe, cet été, ne sera ni une piscine, ni un hôtel cinq étoiles, ni une destination à la mode. Peut-être que le véritable luxe sera simplement de pouvoir souffler.
Parce qu’au fond, un pays ne devrait pas seulement apprendre à supporter la chaleur.Il devrait apprendre à ne laisser personne brûler seul.

Votre chroniqueuse qui, cet été encore, regarde le thermomètre… mais surtout ce qu’il nous dit de nous-mêmes.

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