
Par Reghai Yasmina
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans notre rapport aux réseaux sociaux.
Nous regardons les lives. Nous commentons. Nous partageons. Nous nous indignons. Nous revenons voir. Puis nous revenons encore. Et lorsque le spectacle finit par dépasser les limites que nous prétendions pourtant avoir fixées, nous découvrons soudain la morale.
Nous avons une étrange manière de fabriquer nos propres célébrités numériques.
Une personne se filme dans son quotidien. Elle raconte sa vie, expose ses relations, commente celles des autres, donne son avis sur tout et, bientôt, devient experte en tout.
Conseillère conjugale le matin.
Psychologue l’après-midi.
Juriste le soir.
Confidente à toute heure.
Le diplôme ? Parfois absent.
La compétence ? Incertaine.
Mais l’audience, elle, est bien réelle. Et dans notre société numérique, l’audience finit parfois par tenir lieu de légitimité.
Des centaines de milliers d’abonnés deviennent une sorte de certificat d’expertise. Plus on est regardé, plus on serait crédible. Plus on est visible, plus on serait compétent.
Comme si l’algorithme avait soudain reçu le pouvoir de délivrer des diplômes. Et nous regardons.
Nous likons. Nous partageons. Nous encourageons.
Car derrière le grand théâtre de l’influence, il existe une réalité beaucoup moins glamour : le clic est devenu une monnaie. Plus le contenu provoque, plus il circule.
Plus il choque, plus il attire. Plus il divise, plus il devient rentable.
Certains l’ont parfaitement compris.
Ils savent que la colère fait commenter. Que la provocation fait partager. Que l’intimité fait vendre. Que le scandale fait grimper les statistiques.
Alors on pousse un peu plus loin.
Puis encore un peu. Jusqu’à ce que la frontière soit franchie. Et puis arrive le dérapage. Celui qui va trop loin. Celui qui devient viral pour les mauvaises raisons.
Celui qui transforme, en quelques heures, une personnalité très suivie en objet de controverse, puis en justiciable.
L’actualité récente, avec l’affaire qui a placé une influenceuse connue sous le feu des critiques et face à la perspective d’une sanction pénale, illustre parfaitement cette nouvelle frontière devenue si fragile entre spectacle numérique et responsabilité juridique.
Ce qui devrait nous interpeller dépasse pourtant largement le cas particulier.
Car derrière cette affaire se dessine une question beaucoup plus vaste : jusqu’où peut-on aller pour exister sur les réseaux sociaux, et jusqu’où une société peut-elle aller dans la réponse pénale à ces débordements ?
La question n’est pas de défendre l’indéfendable. La liberté d’expression n’est pas une licence pour nuire. La popularité ne donne pas tous les droits. Et l’écran ne transforme pas l’irresponsabilité en impunité.
Mais il faut aussi avoir le courage de poser une autre question :
Quand avons-nous commencé à vouloir régler par la prison ce que nous avons parfois commencé par encourager avec des likes ?
Car notre indignation collective a quelque chose de troublant.
Nous suivons pendant des heures des vies privées transformées en feuilletons.
Nous écoutons religieusement des personnes distribuer des conseils psychologiques sans toujours posséder les qualifications nécessaires.
Nous suivons des « experts » autoproclamés expliquer comment sauver un couple, éduquer un enfant, gérer un traumatisme ou reconstruire une vie.
Et nous leur donnons une chose extrêmement précieuse : notre attention.
Puis, lorsqu’un dérapage survient, nous changeons de camp avec une rapidité spectaculaire.
Hier, nous étions dans leur live.
Aujourd’hui, nous sommes dans leur procès.
Hier, nous leur donnions de la visibilité.
Aujourd’hui, nous leur demandons des comptes.
Hier, nous faisions monter leurs statistiques.
Aujourd’hui, nous feignons de découvrir leur dangerosité.
C’est là que notre schizophrénie sociale devient particulièrement visible. Nous fabriquons le phénomène. Nous le nourrissons.
Nous le rendons rentable. Nous le plaçons au sommet des tendances.
Puis nous le condamnons lorsqu’il nous renvoie une image qui nous dérange.
Il y a pourtant une responsabilité collective dont nous parlons beaucoup moins : celle du public.
Car aucun influenceur ne peut exister seul. Il faut des spectateurs. Il faut des clics.
Il faut des commentaires.
Il faut des partages.
Il faut cette curiosité parfois malsaine qui nous pousse à regarder précisément ce que nous prétendons réprouver.
Nous avons peut-être créé un étrange marché où l’indignation elle-même est devenue un produit.
On regarde pour condamner.
On partage pour dénoncer.
On commente pour s’indigner.
Et, sans même nous en rendre compte, nous contribuons à faire exactement ce que nous prétendons combattre : donner davantage de visibilité au contenu qui nous choque.
C’est le paradoxe absolu des réseaux sociaux.
On peut détester un contenu et contribuer malgré tout à son succès.
Alors, oui, la question de la criminalisation de certains comportements numériques mérite d’être posée.
Lorsqu’il y a diffamation, atteinte à la vie privée, incitation à la haine, menaces ou toute autre infraction prévue par la loi, la responsabilité doit exister.
Une société de droit ne peut pas accepter que l’écran devienne une zone de non-droit.
Mais une société de droit doit également savoir distinguer l’erreur de l’infraction, la maladresse de l’intention, le mauvais goût du délit et surtout la faute de l’envie collective de punir.
Parce que la justice ne devrait jamais devenir le prolongement de nos emballements numériques.
Une personne est mise en cause.
Son nom circule. Son visage devient viral.
Les commentaires se transforment en tribunal.
Chacun apporte son verdict.
Et parfois, avant même que la justice ait parlé, la sentence sociale est déjà tombée.
Nous avons inventé une nouvelle forme de justice populaire : rapide, émotionnelle, impitoyable et souvent sans appel.
Mais le plus troublant reste peut-être ailleurs.
Dans notre contradiction.
Nous voulons des influenceurs responsables, mais nous récompensons souvent les plus provocateurs.
Nous dénonçons le voyeurisme, mais nous regardons les vies privées exposées en direct.
Nous critiquons les conseils de pacotille, mais nous continuons à suivre ceux qui les distribuent.
Nous condamnons le spectacle, tout en réclamant chaque jour un nouvel épisode.
Alors peut-être faudrait-il arrêter, quelques minutes, de regarder uniquement l’écran.
Et regarder aussi ce qu’il dit de nous.
Car derrière chaque influenceur qui pousse toujours un peu plus loin les limites, il y a une audience qui l’encourage.
Derrière chaque contenu viral, il y a des milliers de décisions individuelles : regarder, liker, commenter, partager.
Et derrière chaque scandale, il y a souvent un public qui prétend découvrir aujourd’hui ce qu’il récompensait hier.
Les réseaux sociaux n’ont pas créé notre besoin de spectacle.
Ils lui ont simplement donné une caméra, un algorithme et un modèle économique.
La vraie question n’est donc peut-être pas seulement : jusqu’où les influenceurs sont-ils prêts à aller pour gagner de l’argent et des likes ?
Mais aussi : jusqu’où sommes-nous prêts, nous, à les suivre ?
Parce qu’au fond, le monstre que nous dénonçons aujourd’hui n’est peut-être pas né tout seul.
Nous l’avons regardé grandir. Nous l’avons nourri. Nous l’avons rendu célèbre.
Et maintenant que son reflet nous dérange, nous découvrons soudain que nous n’aimons pas le monstre.
C’est peut-être cela, notre véritable schizophrénie sociale.
Nous voulons le spectacle sans ses excès. La liberté sans ses responsabilités. La célébrité sans le prix de l’exposition.
Et surtout, nous voulons pouvoir applaudir hier… et condamner aujourd’hui sans jamais avoir à nous demander quelle part nous avons prise dans ce qui s’est produit.
Votre chroniqueuse qui se demande si, dans cette immense scène numérique, nous ne sommes pas devenus à la fois les spectateurs, les acteurs… et parfois les producteurs du spectacle.



