
Par Reghai Yasmina.
Il y a des nominations qui remplissent les journaux.
Et puis il y a celles qui remplissent quelque chose de beaucoup plus profond : l’imaginaire collectif.
La désignation d’une femme à la tête du gouvernement marocain ne devrait pas être regardée uniquement à travers le prisme des équilibres politiques, des programmes, des alliances ou des attentes économiques. Ces questions sont évidemment essentielles.
Mais il y a une autre lecture, plus silencieuse. Une lecture qui concerne des millions de Marocaines.
Parce qu’avant même de se demander ce que cette femme fera à la tête du gouvernement, beaucoup de petites filles, de jeunes filles et de femmes marocaines pourront simplement se dire : « Donc, c’est possible. »
Et parfois, dans une société, c’est ainsi que commencent les grandes transformations.
Pendant longtemps, les femmes marocaines ont appris à conquérir leur place par petites victoires.
Une place à l’université.
Une place dans l’entreprise.
Une place dans les conseils d’administration.
Une place dans la recherche.
Une place dans la politique.
Une place dans les espaces de décision. Toujours cette nécessité de prouver.
Prouver qu’elles sont compétentes.
Prouver qu’elles sont légitimes.
Prouver qu’elles peuvent diriger sans renoncer à leur féminité.
Prouver qu’elles peuvent être ambitieuses sans être accusées de l’être « trop ». Et voilà qu’une femme se retrouve à la tête du gouvernement.
Ce n’est pas simplement une personne qui accède à une fonction. C’est un plafond de verre qui, quelque part, vient de se fissurer.
Bien sûr, nous savons toutes que la présence d’une femme au sommet ne suffira pas à régler les difficultés rencontrées quotidiennement par les Marocaines.
Une nomination ne change pas, à elle seule, les mentalités.
Elle ne supprime ni les discriminations, ni les violences, ni les inégalités professionnelles, ni les obstacles auxquels certaines femmes continuent de se heurter pour accéder aux responsabilités.
Mais elle fait quelque chose de précieux : elle rend le sommet visible.
Et lorsqu’un sommet devient visible, il cesse progressivement de sembler inaccessible.
C’est peut-être cela, le véritable enjeu de cette nomination.
Pour une jeune Marocaine assise aujourd’hui sur les bancs d’une université, l’avenir vient soudain de s’élargir.
Pour une lycéenne qui rêve de politique, de diplomatie, de droit, d’économie ou de haute fonction publique, le message est simple :
tu n’es pas obligée de rêver petit.
Pour une mère qui regarde sa fille grandir, c’est aussi une forme de réponse à une question que les générations précédentes ont souvent portée en silence « Jusqu’où pourra-t-elle aller ? »
Peut-être désormais un peu plus loin. Et c’est là que cette nomination dépasse la politique.
Elle touche à la représentation.
Car nous devenons souvent ce que nous avons appris à imaginer.
Une petite fille qui ne voit jamais de femme dans les lieux de pouvoir peut finir par croire que ces lieux ne sont pas faits pour elle.
À l’inverse, lorsqu’elle voit une femme occuper l’une des plus hautes fonctions de l’État, quelque chose se déplace dans son esprit.
Elle ne regarde plus le pouvoir comme un territoire exclusivement masculin. Elle peut commencer à s’y projeter.
Et cette projection-là est une révolution silencieuse.
Le Maroc n’est évidemment pas le seul pays où une femme peut accéder aux plus hautes responsabilités. Mais nous faisons partie de ces pays où cette présence au sommet prend une dimension particulière, parce qu’elle vient s’inscrire dans une histoire marocaine faite de femmes qui, génération après génération, ont avancé malgré les résistances.
Des femmes que l’Histoire n’a pas toujours suffisamment nommées.
Des enseignantes. Des médecins.
Des avocates. Des chercheuses.
Des entrepreneures. Des journalistes. Des agricultrices.
Des artistes. Des responsables politiques.
Des mères qui ont travaillé toute leur vie sans jamais apparaître dans les statistiques.
Toutes ont participé, à leur manière, à déplacer les frontières du possible.
Alors oui, nous pouvons attendre beaucoup de cette femme à la tête du gouvernement.
Nous pouvons lui demander des résultats. Nous pouvons questionner ses décisions.
Nous pouvons débattre de ses choix. Nous devons même le faire.
Parce qu’une femme qui exerce le pouvoir ne doit pas être protégée de la critique simplement parce qu’elle est une femme.
Mais avant les bilans viendra peut-être autre chose.
Un symbole. Une image.Une possibilité. Celle d’un Maroc où une fille peut grandir sans intégrer, dès l’enfance, des limites qu’on lui aurait dessinées avant même qu’elle sache les dépasser.
Alors, aujourd’hui, je ne veux pas seulement regarder cette nomination avec les yeux d’une citoyenne.
Je veux la regarder avec ceux d’une femme marocaine. Et penser à toutes celles qui ont avancé avant nous. À toutes celles qui ont ouvert des portes.
À toutes celles qui ont entendu qu’elles n’étaient pas faites pour certains métiers, certaines fonctions, certaines ambitions. Et qui ont continué.
Parce que la consécration d’une femme n’est jamais uniquement individuelle lorsqu’elle arrive à un tel niveau. Elle devient aussi celle de toutes les femmes qui ont refusé de croire que leur place était forcément derrière quelqu’un. Une femme à la tête du gouvernement, ce n’est donc pas seulement une femme qui entre dans l’Histoire.
C’est une génération de Marocaines qui, peut-être pour la première fois, peut regarder cette Histoire et se dire : « Moi aussi, j’y ai ma place. » Et si cette nomination pouvait laisser une seule chose derrière elle, au-delà des politiques publiques et des résultats attendus, j’aimerais que ce soit celle-ci : ne plus apprendre à nos filles jusqu’où elles peuvent aller. Mais leur apprendre qu’elles peuvent aller aussi loin que leurs compétences, leur courage et leurs rêves les porteront.
Parce qu’au fond, la véritable consécration de la femme marocaine ne sera pas le jour où une femme arrivera au sommet.
Elle sera le jour où plus aucune petite fille ne trouvera ce sommet extraordinaire simplement parce qu’une femme l’a atteint avant elle.
Votre chroniqueuse, quelque part entre les mots, les réalités et les silences de notre société.




