
Par Yasmina Reghai
Au Maroc, nous avons toujours eu un talent particulier : sentir quand on nous observe… même quand personne ne nous regarde. C’est culturel. C’est ancestral. C’est presque spirituel. Mais là, fini les intuitions, les “je sens qu’on parle de moi”, les regards de travers au feu rouge. Cette fois, c’est officiel: les boulevards de plusieurs villes du royaume viennent d’entrer dans l’ère du regard permanent, version HD, sans clignement des yeux.
On aurait pu croire qu’on allait paniquer, protester, revendiquer une liberté perdue. Mais non. Le citoyen marocain, ce philosophe stoïque malgré lui, a simplement haussé les épaules:
“Au moins, quelqu’un verra enfin qui m’a doublé par la droite.”
Car soyons honnêtes : si l’État a décidé de mettre des caméras partout, ce n’est pas seulement pour la sécurité ou la circulation. Non. C’est parce qu’au fond, même lui veut comprendre ce mystère national:
comment nos boulevards réussissent à produire, quotidiennement, l’équivalent d’un chaos orchestré, une comédie humaine en 12 actes, et un ballet de klaxons parfaitement désynchronisés.
Et puis, avouons-le… il était temps. Parce qu’entre le conducteur qui pense que le clignotant est une rumeur coloniale, celui qui freine brutalement pour saluer un cousin qu’il n’a pas vu depuis 2009, et le piéton qui traverse comme si la route était un tapis rouge… il fallait bien un témoin neutre.
Ça enregistre.
Ça observe.
Ça zoome même, parfois — mais toujours avec dignité.
Désormais, nos boulevards auront un album souvenir permanent:
• des scooters qui surgissent de nulle part,
• des voitures garées “juste deux minutes” sur un passage piéton,
• des embouteillages qui commencent sans aucune raison scientifique identifiable,
• et des policiers qui, quelque part, doivent sourire:
“Enfin quelqu’un qui comprend ce qu’on vit.”
Mais attention : cette nouvelle ère filmée crée aussi une certaine poésie. Oui, poésie.
Car maintenant, marcher dans la rue devient un exercice artistique: rester digne sous surveillance, comme si chaque trottoir était un casting et chaque feu rouge un plan séquence.
Le Marocain ne marche plus.
Il perform.
On aurait presque envie d’applaudir.
Alors oui, les caméras sont là. Elles nous suivent, nous surveillent, nous cadrent — parfois mieux que les réalisateurs d’Hollywood. Mais peut-être que c’est une bonne chose :
Parce que si l’œil de la caméra parvient, ne serait-ce qu’un peu, à remettre de l’ordre dans notre joyeux désordre, alors là, vraiment, on pourra dire:
le Maroc est entré dans une nouvelle ère. En attendant, souriez.On tourne
Votre chroniqueuse qui continue de marcher dans les boulevards comme si chaque caméra était un miroir et qui refuse toujours de baisser les yeux.




