
Par Reghai Yasmina
Il y a des chansons qui traversent les générations sans jamais demander leur passeport.
Elles passent des mariages aux fêtes populaires, des places publiques aux scènes de festivals. On les chante, on les reprend, on les transforme. Elles appartiennent à cette mémoire collective qui n’a pas besoin d’autorisation pour survivre.
Et puis, un jour, une chanson que tout le monde connaît devient soudainement… problématique.
C’est ce qui vient de se produire à Tétouan. Lors d’un festival consacré aux voix féminines, une chanteuse marocaine a interprété une chanson issue du patrimoine populaire, dont les paroles évoquent notamment le refus du « mariage par contrainte ».
Et voilà que le refrain s’est retrouvé au centre d’une polémique.
Des voix politiques se sont élevées. Des demandes d’explications ont été formulées. On a parlé d’atteinte aux valeurs familiales, d’image du mariage, voire de nécessité d’enquêter.
Une chanson. Quelques paroles.
Et soudain, nous voilà convoqués devant le tribunal des bonnes mœurs.
Mais permettez-moi une question.
Pourquoi cette chanson nous dérange-t-elle maintenant ?
Parce que les chansons populaires ne sont pas nées hier.
Elles parlent d’amour, de jalousie, de mariage, de divorce, de trahison, de désir, de pauvreté, de bonheur et de malheur.
Elles disent parfois tout haut ce que la société préfère murmurer.
Et surtout, elles ont été chantées avant cette polémique.
Par d’autres artistes. Par des hommes aussi. Sans que la même indignation ne fasse autant de bruit.
Alors, forcément, une question finit par s’imposer.
Est-ce vraiment la chanson qui dérange… ou est-ce celle qui la chante ?
Je ne prétends pas qu’il y ait nécessairement une volonté consciente de s’en prendre à une femme. Ce serait trop facile. Et surtout, ce serait fermer le débat avant même de l’avoir commencé.
Mais il existe une forme de misogynie beaucoup plus subtile que l’insulte ou la discrimination assumée. C’est celle qui consiste à attendre des femmes qu’elles soient toujours plus prudentes, plus sages, plus mesurées.
Une femme peut être artiste.Mais qu’elle fasse attention à ce qu’elle dit.
Une femme peut être libre.Mais qu’elle ne donne surtout pas le mauvais exemple.
Une femme peut monter sur scène.Mais qu’elle n’oublie jamais qu’on surveille davantage ses mots que ceux d’un homme.
Et c’est là que cette polémique devient intéressante.
Parce que la question n’est finalement peut-être pas de savoir si cette chanson est « bonne » ou « mauvaise ».
La question est de savoir si nous appliquons les mêmes règles à tout le monde.
Si un homme chante une chanson populaire évoquant les défauts du mariage, est-ce du folklore ?
Si une femme chante exactement le même répertoire, devient-elle soudainement porte-parole d’une idéologie anti-famille ? Si oui, nous avons un problème. Il s’appelle le double standard.
Soyons clairs : défendre la famille n’est pas condamnable.
Questionner le contenu d’un spectacle financé ou soutenu par des institutions publiques est parfaitement légitime.
Critiquer une artiste est également légitime. Mais il y a une différence entre critiquer une prestation et faire d’une femme le symbole d’un danger pour la société. Cette différence mérite d’être observée.
D’autant plus que l’expression qui a déclenché la polémique n’est pas exactement : « Je refuse le mariage ».
Elle évoque plutôt le refus d’un mariage vécu sous la contrainte, dans la souffrance, dans ce que le langage populaire appelle justement la « qahra ».
Et là, permettez-moi de retourner la question.
Depuis quand dire qu’une femme ne veut pas d’un mariage imposé constitue-t-il une attaque contre le mariage ?
Le mariage heureux n’a rien à craindre d’une chanson. La famille solide ne s’effondre pas à cause d’un refrain.
Ce qui fragilise les familles, ce sont les violences, l’absence de dialogue, les mariages forcés, les humiliations, les difficultés économiques, les séparations douloureuses et parfois cette incapacité collective à accepter qu’une femme puisse dire : je ne veux pas de cette vie-là.
Alors peut-être que cette polémique nous offre, malgré elle, un miroir.
Un miroir dans lequel nous pouvons nous demander pourquoi certaines paroles populaires deviennent soudainement dangereuses lorsqu’elles sortent de la bouche d’une femme.
Je ne dirai donc pas : « C’est de la misogynie. » Je poserai simplement la question. Et si, derrière cette indignation, se cachait aussi une vieille difficulté à accepter qu’une femme puisse avoir une voix publique, une opinion et, surtout, le droit de chanter ce qu’elle veut ?
Sinon, demain, faudra-t-il enquêter sur chaque refrain ?
Faudra-t-il demander aux artistes de présenter leurs paroles avant de monter sur scène ?
Faudra-t-il vérifier si chaque métaphore respecte suffisamment nos susceptibilités ?
À ce rythme-là, le patrimoine populaire risque de devenir bien sage. Et le jour où notre folklore deviendra parfaitement politiquement correct, il ne sera peut-être plus du folklore. Parce que le folklore, par définition, raconte aussi nos contradictions.
Il se moque de nous. Il nous provoque.Il exagère. Il dérange parfois. Et c’est précisément pour cela qu’il nous ressemble.
Alors, avant de condamner une chanteuse pour quelques paroles, posons-nous une dernière question.
Si la chanson existait déjà, si elle a été chantée avant elle, si elle appartient à notre mémoire collective… pourquoi sommes-nous soudainement si choqués ?
La réponse se trouve peut-être moins dans la chanson que dans celui ou celle qui la chante.
Et si cette personne est une femme… Alors oui, le débat mérite au moins d’être posé. Pas comme une accusation. Comme un miroir.
Votre chroniqueuse qui préfère les questions qui dérangent aux réponses qui rassurent.




