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Le mouton, les micros… et la réalité qui bêle

Par REGHAI Yasmina

Au Maroc, il y a deux saisons qui ne trompent jamais : celle des mariages… et celle où les élus découvrent soudainement le prix du mouton.

Chaque année, à l’approche de l’Aïd, les plateaux télé se remplissent d’experts improvisés du cheptel national. On nous parle de “marché maîtrisé”, de “prix raisonnables”, de “mesures strictes”, comme si le citoyen marocain ne fréquentait ni souk, ni rahba, ni groupe WhatsApp familial.

Cette année encore, en ce mois de mai 2026, le scénario est presque poétique.
D’un côté, des responsables qui annoncent des tarifs “accessibles”. De l’autre, des pères de famille qui regardent les moutons comme on regarde des appartements à Marrakech : avec admiration… mais de loin.

On nous explique que les pluies ont amélioré les pâturages, que l’offre est suffisante, que l’État surveille les spéulations.

Très bien.
Mais pendant ce temps, dans la vraie vie, le citoyen découvre des prix qui lui donnent envie de sacrifier directement son découvert bancaire.

Yasmina Reghai
Le plus fascinant, ce n’est même pas l’augmentation. Non.
Le plus fascinant, c’est cette manie de certains élus de parler des marchés comme on parle d’un pays qu’on a quitté il y a vingt ans.

Ils annoncent des chiffres avec une assurance presque touchante. Puis quelques heures plus tard… rectification.
“Nous avons été mal compris.”
“Le chiffre était approximatif.”
“Il s’agissait d’une estimation.”

Au Maroc, même le mouton finit par avoir droit à un communiqué correctif.

Et au milieu de cette cacophonie, il y a les Marocains.
Ceux qui calculent.
Ceux qui hésitent.
Ceux qui veulent préserver le rite sans humilier leur portefeuille.
Parce que derrière le folklore des cornes, des charbonniers et des selfies en djellaba blanche, il y a une réalité sociale beaucoup moins photogénique : un pouvoir d’achat épuisé.

Le problème n’est pas qu’un mouton coûte cher.
Le problème, c’est qu’on continue parfois à parler au peuple comme s’il ne connaissait pas ses propres souffrances.

Les Marocains savent compter.
Ils savent combien coûte la viande.
Ils savent combien coûte le fourrage.
Ils savent combien coûte un plein d’essence, une rentrée scolaire et une vie digne.

Alors quand un responsable annonce un prix “normal” qui n’existe nulle part sauf peut-être dans un PowerPoint climatisé à Rabat, la colère devient inévitable.

Et pourtant… malgré tout… l’Aïd reste l’Aïd.
Le Marocain râle, négocie, dramatise, menace de ne rien acheter… puis finit souvent par trouver une solution.
Parce qu’ici, les traditions résistent même aux crises.

Mais peut-être qu’un jour, nos élus comprendront qu’avant de corriger leurs déclarations, il faudrait surtout corriger cette distance devenue immense entre les discours officiels… et le marché réel.

Votre chroniqueuse qui écoute davantage les silences du peuple que le vacarme des déclarations officielles.

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