Société

Le dilemme des générations au Maroc

Par Yasmina Reghai

Le Maroc vit aujourd’hui un moment fascinant: un choc des mentalités si flagrant qu’on pourrait presque en faire un spectacle en trois actes. D’un côté, une génération qui a appris que la vie se traverse en silence, avec discipline et résilience surtout beaucoup de résilience. De l’autre, une génération qui considère que ne pas s’écouter soi-même est presque un acte de sabotage émotionnel. Entre les deux, un pays qui essaye de suivre la cadence sans se tordre la colonne vertébrale.

Le dilemme commence souvent en famille. Les parents racontent avec une nostalgie tendre et une mémoire très sélective qu’« avant, la vie était simple ». En réalité, cette simplicité reposait sur un principe très efficace: on ne posait pas de questions. Aujourd’hui, les jeunes demandent tout, analysent tout, comparent tout, et parlent même… de leurs émotions. Un comportement qui aurait autrefois été classé dans la catégorie “originalités dangereuses”.

Au travail, le contraste est encore plus spectaculaire. Une génération revendique la stabilité comme un héritage sacré: “un emploi, un seul, et le garder jusqu’à la retraite, même si on s’y ennuie”. La nouvelle génération, elle, veut du sens, du mouvement, du choix. Elle veut aimer ce qu’elle fait un concept qui provoque encore quelques palpitations chez les plus conservateurs.

Yasmina Reghai
Yasmina Reghai
Et puis il y a la question de l’amour, cette arène où se révèlent les transformations les plus rapides. Autrefois, on “faisait avec”, on “prenait sur soi”, on “tenait bon”. Aujourd’hui, on parle de limites, de respect mutuel, de toxicité, et de relations saines. On ne veut plus “tenir”. On veut respirer. S’aimer sans s’effacer. Cela surprend encore ceux qui pensaient que le couple se construisait principalement avec de la patience et un silence stratégique.

La société, elle aussi, se retrouve prise dans ce virage mental. Pendant longtemps, la discrétion était un art, presque une vertu nationale : ne rien dire, ne rien montrer, ne pas déranger. Désormais, il faut assumer, partager, revendiquer. En l’espace d’une décennie, nous sommes passés du secret comme protection à la transparence comme mode de vie. Certains y voient un progrès, d’autres une catastrophe. La vérité se situe probablement entre les deux, comme souvent.

Mais ce qu’on oublie, c’est que ce fossé générationnel n’est pas une guerre: c’est une transition. Le Maroc n’est pas figé ; il se métamorphose. Les repères bougent, les priorités évoluent, les certitudes s’effritent. On veut réussir différemment, aimer différemment, travailler différemment. Et ça dérange, bien sûr. Tout changement dérange.

Le dilemme des générations, finalement, n’est pas une rupture : c’est un dialogue permanent, parfois cacophonique, entre un pays qui avance vite et des mentalités qui avancent chacune à leur rythme. On s’adapte, on négocie, on s’étonne. Avec humour, avec maladresse, parfois avec fatigue mais on avance.

Votre chroniqueuse qui tente encore de faire dialoguer les générations sans médiateur.

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