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Le Grand Cirque de l’Absurde

Par Yasmina Reghai

Il est des jours où l’on rêve d’un bouton «pause» sur la planète. Une minute seulement. Le temps de reprendre souffle, de se tenir à distance, et d’observer ce que nous sommes devenus : une société qui confond profondeur et vacuité, valeurs et vernis. Un grand cirque où chacun joue son numéro avec une assurance déconcertante.
Accrochez-vous : la piste est glissante.

Numéro d’ouverture: le chapiteau des mariages «premiumisés».
Ici, l’union n’est plus un acte de vie, mais un package événementiel. On ne parle plus de destin commun, mais de branding matrimonial. L’influenceur du moment dont la gloire se résume à savoir où dîner et quoi exhiber met sa «lignée» aux enchères comme on vend un lot d’exception. Quelques millions de dirhams pour décrocher le droit de joindre son nom au sien. Lignée ? Une succession de stories qui disparaissent au bout de 24 heures. Amour ? Tarifé. Engagement ? Sponsorisé.
Pendant ce temps, des jeunes s’épuisent à construire un foyer digne de ce nom, loin des shows lumineux et des egos pantouflards. La pudeur ? Évanouie. La décence ? Dissoute dans une pluie de billets numériques. Il ne reste qu’un parfum amer de superficialité.

Deuxième numéro : le cabaret des guérisseurs de l’âme Express.
Les pseudo-psychiatres du web, apôtres de la « good vibe » et prophètes certifiés par… personne, font salle comble. Un regard intense, deux citations recyclées, une minute de vidéo, et les voilà à prescrire sérénité et renaissance intérieure. Leur diplôme ? Une connexion WiFi stable. Leur déontologie ? Un hashtag mal orthographié.
Dans un pays où la santé mentale relève d’un véritable combat, ces illusionnistes numériques transforment la détresse en capital viral. La douleur se monétise, la vulnérabilité devient un filon. Ce n’est pas seulement absurde. C’est dangereux. Mais qui s’en soucie ? L’algorithme applaudit.

Troisième numéro: le théâtre bien rodé des organisations toxiques.
Vous savez, ces lieux où l’intelligence émotionnelle n’a jamais passé la porte. Là où celui qui innove, qui propose, qui construit, devient automatiquement suspect. On étouffe ses idées, on freine sa progression, et surtout sport national on chuchote beaucoup.

À l’inverse, l’incompétence souriante, habile à saluer, à flatter, à récupérer le travail des autres, se voit dérouler un tapis rouge. Le mérite? Démodé. L’intégrité ? Trop fragile. On érige alors des pyramides d’ego et de poudre aux yeux qui s’effondrent dès qu’une légère brise de réalité souffle. Et c’est tout le pays qui finit par encaisser la chute.

De ce triple cirque, il reste un froid persistant. L’empathie se délite. La solidarité devient un argument marketing. L’hyper-individualisme s’installe, habillé en réussite et en bien-être, comme si le paraître pouvait remplacer l’être.

Yasmina Reghai
On applaudit le faux, on ignore le vrai, et on s’étonne ensuite de notre propre vertige collectif.

Alors oui, parfois, on a envie de murmurer avec une lassitude tendre:
«Arrêtez la terre, je veux descendre».
Descendre de cette montagne russe de vanité, et retourner à ces valeurs simples qui faisaient force : la dignité, le respect, la main tendue, la chaleur d’un « Salam » sincère, pas celui calibré pour les réseaux.

Le spectacle a assez duré. Il est temps d’éteindre les projecteurs sur les clowns prétentieux et de rallumer la lumière sur ce qui compte réellement. Avant que nous ne devenions, tous, les figurants d’une comédie que plus personne ne trouve drôle.

Votre chroniqueuse qui dérange juste ce qu’il faut… Yas.

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